La non-gestion des falaises en Italie: interview d’Emanuele Pellizzari, dit « Kinobi ».

Emanuele Pellizzari, aussi connu comme « Kinobi » est un grimpeur, équipeur, pro25826ducteur et distributeur de matériel d’escalade très connu en Italie (Marmot, WildClimb, AustriAlpin entre autres). Dans le contexte de doutes et questionnements lié à la fin annoncée du modèle français des falaises conventionnées, je lui ai posé quelques questions pour savoir comment les italiens gèrent leurs lieux de pratique. Cela me semble très intéressant pour placer l’expérience française dans un cadre plus large. En fin d’article je publie aussi l’avis de Filippo Cardaci*, avocat, qui nous éclaire à propos du cadre juridique italien.

Kinobi, peux tu présenter au public français ton activité d’équipeur, fabricant et distributeur de matériel pour l’équipement?

Je m’appelle Emanuele, j’ai 51 ans et cela fait 27 ans que je vends ou construis moi même du matériel d’escalade. Au cours de ma carrière, j’ai du placer environs 1200 points d’assurage et en vendre 125000. 

Comment les grimpeurs italiens financent l’équipement? Y a-t-il un souci de ce point de vue?12400785_10153227308770841_633849133010539538_n

En Italie, sauf dans des régions à statut autonome, l’équipement des falaises est au 99% financé par les équipeurs eux mêmes. Il arrive que quelques rééquipements soient financés publiquement ou par des structures touristiques. Enfin il y a des rares cas d’associations d’ouvreurs au niveau local, qui s’arrangent pour récupérer des fonds à droite et à gauche, et mutualiser les dépenses. Le principal souci de financement vient du fait que les petits équipeurs n’ont pas accès au tarif « entreprise » quand ils achètent leurs points. De mon côté j’offre ce tarif même pour des petites quantités, quand je sais que l’équipeur qui me sollicite fait du bon boulot et, surtout, ne taille pas de prises.

En tant qu’équipeur as tu déjà eu à faire avec les propriétaires des terrains?

Oui, c’était même le début des démarches pour les trois « grosses » falaises qu’on a équipé avec mes potes. Dans les faits on s’est informés sur les parcelles traversées par les accès, et ensuite on est allés à la rencontre des personnes concernées avec les moyens d’usage…c’est à dire quelques caisses de bon vin! En revanche on a toujours fait en sorte d’éviter les acteurs institutionnels, et on n’a jamais essayé de se faire financer publiquement: on préfère que l’activité passe « sous le radar », le plus possible inconnue aux autorités…

As tu fait l’expérience de cas de conflits d’usage, restrictions temporaires, interdictions?

11217524_10153032336161028_6272675199687681999_nJe n’ai pas eu de soucis de ce genre, là où j’ai équipé. Dans le reste du pays, le plus souvent on a des restrictions temporaires pour la nidification d’espèces rares ou plus rarement pour la flore. Mais cela reste peu fréquent: l’Italie est un pays très densément urbanisé (surtout au nord) et les falaises se trouvent rarement dans des zones sanctuarisées.

Pour ce qui est des autres interdictions, il faut distinguer. Sur un territoire communal cela peut arriver par arrêté. Sur des terrains privés, c’est possible mais en pratique difficile à appliquer: pour qu’une restriction d’accès soit valide le propriétaire doit mettre en œuvre des moyens tellement importants, en termes de signalisation, clôture et surveillance, que dans les faits il est découragé de le faire. Et en général, la raison de départ ne regarde pas des histoires de responsabilité.

La réalité verticale italienne est elle homogène? Y-a-t il un sujet institutionnel qui représente les grimpeurs de falaise, et les équipeurs en particulier?

La situation n’est absolument pas homogène et tout se passe à niveau local. Ce que je t’ai décrit correspond au nord du pays, alors que par exemple au centre, au sud et dans les régions à statut autonome, il n’est pas trop rare que les grimpeurs arrivent à monter des dossiers avec les communes, qui financent l’équipement ou les rééquipements. Il faut dire que dans ces derniers cas il s’agit de zones où l’escalade peut devenir un réel atout touristique, alors que chez moi, en Vénétie, l’activité économique est davantage tournée vers l’industrie et le commerce.

Avant de déménager en France en 2008, je me rappelle qu’en Italie on avait une vision assez fantasmée du modèle français. Certains, voyant que la FFME rédigeait des normes d’équipement, ont commencé à prôner la « certification » des falaises, mais cette idée n’a pas fait beaucoup de route…

36114153_10156350145534030_8660129106534334464_oJe me rappelle bien de ces discussions. Personnellement je trouve qu’en premier lieu, un modèle de gestion de l’équipement « structuré » et bureaucratique serait inapplicable en Italie du fait des spécificités culturelles du pays, et il ne faut pas oublier que notre sport reste confidentiel par rapport à la France.

D’autre part j’ai toujours alerté les partisans de la « certification » sur deux points: édicter des normes et se contraindre à les respecter est d’une part donner le bâton pour se faire battre en cas d’accident, et de l’autre, le début d’un processus sans fin emmenant sans doute à une hausse inacceptable des couts de l’équipement et de la maintenance des falaises. La plupart des équipeurs ont été de mon même avis, et à part quelques hurluberlus, personne n’en parle sérieusement de nos jours.

En tant qu’équipeur tu n’as pas peur que ta responsabilité soit mise en cause en cas d’accident lié à un problème d’équipement?

Oui, j’ai peur, et je suis d’ailleurs très bien assuré, non seulement pour toute mon activité de grimpeur-équipeur, mais aussi dans d’autres domaines de a vie. J’ai notamment souscrit une assurance « protection juridique » qui payera les frais de toute procédure civile me concernant: escalade, accidente de la route, etc…

Je crois que ce genre de risque est très sous évalué en Italie, et dans mon entourage j’ai l’exemple d’une amie devant payer 20000 euros à une autre grimpeuse pour un mauvais assurage. Ce que les grimpeurs lambda ne semblent pas comprendre, est que dans certains cas on n’a pas le choix! Prenons mon exemple: j’ai une femme, trois enfants, mes revenus constituent le 75% des entrées du foyer. Si je me cartonne gravement, je mets quatre personnes dans la rue…alors dans l’hypothèse où je me blesse en grimpant et je peux mettre en cause la responsabilité d’un tiers, que ce soit mon partenaire, l’équipeur ou le propriétaire du terrain, je vais me jeter sur cette opportunité comme sur un bac salvateur. C’est lâche, mais c’est la réalité.

Crois tu qu’on puisse évaluer de façon précise des choses telles que les risques de défaillance d’un équipement, ou la casse d’une prise? Y a-t-il une différence fondamentale entre escalade en falaise et en salle?

sostakinobiC’est un discours ayant plusieurs facettes.

Sur le plan philosophique, déjà: il est clair qu’escalade outdoor et salle ne sont pas la même chose, et que si un grimpeur n’est pas dans l’état d’esprit d’assumer pleinement le risque inhérent à l’activité, s’il attend le « risque zéro », ou s’il avance une quelconque requête en termes d’équipement sans mettre lui même la main à la pâte, il n’a strictement rien à faire dehors. Qu’il reste en salle, ces structures existent aussi pour cela et elles sont de plus en plus agréables.

En ce qui concerne le matériel et sa pose: c’est pas si sorcier. Si on est consciencieux et on s’informe bien avant d’agir, il faut vraiment y mettre de la bonne volonté pour poser un point qui lâche… Et l’usure du matériel n’a causé que 3 accidents dans le monde, à ma connaissance. Statistiquement, la casse d’un point pour ces deux raisons est moins probable qu’une défaillance du système de freinage de ta voiture!

Un discours à part regarde la corrosion en milieu marin, phénomène qu’on ne comprenait pas du tout au début, et sur lequel on a bien avancé mais on n’a pas encore une réponse définitive.

Enfin il faut parler de où sont placés les points. Là c’est plus subtil, et par exemple le cas de mousquetons travaillant mal et cassant à cause d’un emplacement mal choisi sont plus fréquents que toutes les éventualités cités ci dessus. Pour ce qui est de la distance entre les ancrages, la tendance actuelle en Italie est d’équiper hyper-rapproché. Il y a peu de falaises, chez nous, ayant l’espacement entre les points qu’on peut retrouver à Céüse ou dans le Tarn.

Donc pour résumer: le risque demeure minime mais il ne peut pas être éliminé, et reste élément « constitutif » de l’activité, devant à mon avis être accepté « à priori ».

Tu crois que la fin des conventions et l’accident de Vingrau auront des échos et Italie?

Non, je ne pense pas trop, parce qu’à la base les réalités des deux pays ne sont pas comparables. En revanche, à titre personnel, ça vient renforcer une conviction que j’ai depuis longtemps: seules les zones de rocher « béton » se prêtent à l’escalade sportive. Équiper dans cette optique dans du rocher pas très sain est à mon avis un choix peu judicieux, parce que même avec un énorme travail de purge on ne sera jamais sûr d’un résultat durable.

 

*Note juridique (par Maître Filippo Cardaci, Avocat)

10496211_740207086044591_2209006839510863582_o« Les notions de « garde de la chose » et de responsabilité sans faute existent bel et bien en Italie. Mais il n’y a pas de jurisprudence particulière en matière de sports de pleine nature. A titre personnel je crois qu’un propriétaire de terrain devrait s’inquiéter sérieusement dans deux seuls cas: s’il est à l’origine de l’équipement, ou s’il en fait une quelque sorte de publicité. S’il se limite à fermer l’œil et faire comme si de rien était, il ne devrait pas risquer grand chose…tout au plus une responsabilité très partielle pourrait être retenue. »

 

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