Wadi Rum, Jordanie : un vrai paradis de l’escalade en terrain d’aventure !

Rocher aussi incroyable que les paysages, cadre dépaysant et réellement « aventureux », marches d’approches courtes pour un maximum d’action sont les ingrédients de l’escalade à Wadi Rum. Cela faisait quelques années que je voulais y retourner, après un séjour court et pas pleinement rentabilisé en 2014. Finalement, cette année les conditions se sont réunies et malgré les aléas sanitaires qu’on connait tous, on acheté les billets dès le mois d’Aout, pour une visite sur les fêtes de Noël qui a été une vraie réussite!  

Je vais publier cet article en deux parties : dans cette première, une introduction générale pour ceux qui connaissent peu ou mal le site, et plusieurs conseils pratiques. Dans la partie 2, à venir, un rapide compte rendu des voies grimpées avec Roxane, ainsi que des détails très utiles (et pas forcément décrits ailleurs) concernant la descente de Pillar of Wisdom (par Hammad’s Route) et celle de Inshallah factor (qui peut se faire par Eye of Allah ou par I.B.M.).

Généralités sur l’escalade au Wadi Rum

Jebel Rum face Est
Le versant est du Jebel Rum, qui domine le village

Pur ceux qui n’en ont jamais entendu parler, le Wadi Rum est un massif de grès situé au milieu du désert Jordanien, pas loin de la frontière avec l’Arabie Saoudite. La zone s’articule en plusieurs sous-massifs s’élevant de façon vertigineuse depuis le sable : la comparaison avec les eaux polaires et les icebergs et assez spontanée et rend bien l’idée de ce paysage dominé par la platitude du désert et la verticalité abrupte des parois. Cela rappelle aussi certaines vallées glaciaires en forme de « U », la Yosemite Valley sur toutes.

Concernant le style d’escalade, on y trouvera un mix 50-50 entre pure escalade en fissure et escalade « extérieure » en pleine face. La solidité du rocher est bonne dans la moyenne, mais tout de même assez variable, et peut en général s’estimer à la couleur du rocher : sombre=solide, clair=sableux. Comme assez habituel pour le grès, l’enveloppe extérieure se présente comme une couche durcie, plus solide que la « masse » du rocher : c’est en raison de cette caractéristique que l’érosion nous offre une belle panoplie de réglettes crochetantes, lunules, colonnettes, tafonis et trous, tous très agréables sous la main grâce à un grain parfaitement adapté à l’escalade.

Inferno Wadi Rum
Fissures et prises de face: la magnifique L3 de « Inferno » résume à elle seule le style local

La plupart des voies existantes exploite des lignes de faiblesse, avec des cheminements plus ou moins complexes en fonction du niveau, mais aussi des ouvreurs. Les « voies bédouines », sorte de voies normales qui cherchent le cheminement le plus facile, peuvent prendre des allures de labyrinthe, mais dans les niveaux les plus exigeants, les œuvres du duo autrichien Haupolter/Precht se distinguent aussi par leur nature tortueuse. De l’autre coté du spectre, les ouvertures des cordées Anglaises et celles des frères Remy visent le plus souvent des lignes assez rectilignes et facilement identifiables depuis la vallée.

L’équipement et la sécurité

Bien que des nombreux itinéraires 100% équipés et semi-équipés aient vu le jour ces 15 dernières années, l’écrasante majorité des voies du Wadi Rum sont en trad. Quoi qu’il en soit, peu importe le type d’équipement: il faut y approcher toute voie d’une façon très prudente. En effet, il n’existe pas de secours organisé en Jordanie, les itinéraires de descente sont souvent chaotiques, les rappels coincent facilement, et même un petit accident bénin, tel qu’une entorse de cheville, pourrait vite tourner à la grosse galère. Bref, comme tout massif isolé et éloigné de nos sociétés hyper-sécurisées, le Wadi Rum n’est pas un bon endroit pour tester la pure limite de ses performances à cœur léger ! Enfin, même quand tout va bien, les petits imprévus d’itinéraire et les retours nocturnes sont chose courante.    

Hammad's Route Wadi Rum
Premier jour: la descente par « Hammad’s Route » tourne, comme prévu, à la course contre la nuit. Heureusement, on n’allumera les frontales que pour la dernière partie de marche facile.

Conséquence naturelle de ce que je viens de dire, il est vraiment indispensable d’avoir un kit de fond de sac adapté à la gestion des petites galères et des traumatismes sérieux :

  • Frontale chargée à bloc.
  • Cordelette (6 à 10 mètres), couteau et maillons rapides/mousquetons d’abandon
  • Attelle d’urgence type samsplint
  • Pansement compressif (aussi connu comme coussin hémostatique ou pansement israélien)
  • Rouleau de strappal.
  • Briquet, couverture de survie (pour se réchauffer en cas de bivouac imprévu)

Dans les bagages qui restent au sol, une pharmacie de voyage bien fournie, avec médicaments de première nécessité, compresses, désinfectants et autres, est aussi chaudement conseillée. Demandez conseil à votre médecin et/ou pharmacien.

La Logistique

Le village de Wadi Rum se situe à 1h de route de l’aéroport d’Aqaba, ou 4h depuis Amman. Bien qu’il soit possible de louer une voiture ou s’y rendre en bus, l’écrasante majorité des grimpeurs opte pour une course en taxi, qu’il est possible de réserver en avance par le biais de la famille bédouine chez qui on hébergera. De toute façon, une fois sur place, tout se fait soit à pied soit en « taxi bébouin » (dépose 4×4 dans le désert)

L’hébergement se fait généralement en chambre d’hôtes chez l’habitant et avec une recherche sommaire vous trouverez facilement des nombreuses propositions : environs 200 logements disponibles sur Airbnb, dans un village qui compte 1200 habitants !

Wadi Rum Camels
Notre « Jardin », avec vue sur le Jebel Rum et deux voisins fort sympatiques

Pour ma part, par bouche à oreille je me suis logé chez Ali Hamad et sa femme Alia : je recommande à mon tour pour l’accueil chaleureux et leur bienveillance. Point très rassurant, ils sont soucieux de savoir toujours où vous êtes, connaissent l’emplacement de la plupart des voies et seront les premiers à remarquer un éventuel retard et s’en inquiéter. Contactez-les via ce site : https://www.wadirumdesert.com/ .

Peu importe où vous logez, la plupart des bédouins vous proposeront des « packs » de différent type, comprenant repas, taxi bédouin voir nuits dans le désert, au pied des voies les plus eloignées. En raison du prix assez modeste et du gain de temps, je conseille à minima la demie pension, à condition d’aimer le menu local qui, comme souligné ironiquement par le nom de certaines voies, est extrêmement varié : chicken-rice, coq au riz, riz au poulet et toutes les variantes possibles…

Ali Hamad Wadi Rum
Le gite d’Ali et Alia, très clairement destiné aux grimpeurs!

La fameuse « hospitalité bédouine », enfin, mérite quelques mots. Les locaux sont effectivement très chaleureux, mais d’autre part, sachez qu’en tant que grimpeur, vous êtes une ressource stratégique: les autres touristes ne restent généralement qu’un ou deux jours, sur une saison plus restreinte que celle de la grimpe. De ce fait, il vous arrivera plusieurs fois de faire l’objet de tentatives plus ou moins explicites de conquérir votre sympathie et vous proposer des services, de façon parfois tendrement maladroite. Accueillez ces tentatives de façon cordiale et mesurée, sans pour autant en être dupes: celui qui vous déclare « I have a place for climbers, but it’s not for bussiness » n’a peut être pas une activité fleurissante, mais en rêve bien…

Période idéale, météo

Pillar of Wisdom Wadi Rum
Fin décembre: les bonnes journées, on grimpe en t-shirt au soleil.

Pour ma part, j’ai visité deux fois le Wadi Rum sous Noël. Des grimpeurs israéliens habitués du site me disent que selon eux, la « saison » s’étend de début octobre à mars-avril. Il faut composer avec trois facteurs :

  • Les températures. Il fait rarement trop froid pour grimper, mais on peut avoir besoin de sous-couches, polaire et d’une bonne veste chaude : c’était le cas lors de mes deux visites. Il peut évidemment faire aussi beaucoup trop chaud.
  • La durée des journées. Fin décembre on avait environs 10h30 de lumière disponible, et pour certains itinéraires c’est vraiment juste !
  • Les pluies, qui sont les plus probables en Janvier. Si elles sont rares dans l’ensemble, il faut savoir que le grès, une fois bien trempé, devient particulièrement fragile : il faudra donc le laisser sécher 24h avant de pouvoir à nouveau lui faire confiance. Selon les locaux, ce problème serait à l’origine d’un accident mortel (casse d’une lunule de relais).

Matériel et vêtements

Avant toute autre chose, les chaussures d’approche ont une importance particulière au Rum. Il est assez courant de rencontrer des sections de « crapahutage » faciles mais très exposées lors des approches et descentes, et des semelles bien adhérentes seront grandement appréciées. Autres caractéristiques importantes, poids et encombrement contenus (on les gardera souvent au baudrier) et une fermeture efficace, peu propice à laisser rentrer le sable.

Des baskets à la gomme bien adhérente: un gage de sérénité sur les nombreux passages exposés lors des approches et descentes

Je conseille des cordes à double de 60m, assez épaisses et robustes, avec la moitié marquée de façon visible. Des cordes de 50m font aussi l’affaire, d’autant plus que les rappels sont généralement courts : mais les 10m supplémentaires offrent plus souvent l’option de descendre sur un seul brin, et une certaine marge au cas où il fallait en couper un bout. Dans tous les cas, en raison de la nature hyper abrasive du rocher, évitez les brins trop fins et fragiles.

Niveau protections : coinceurs mécaniques de micro à #4, en double au moins de 0.4 à 2 (en équivalent camalot). Privilégier des modèles « techniques » dans les petites tailles : Totemcams sur tous, mais aussi Wild Country Zero’s ou similaires. Les très gros, #5 et 6, ne sont utiles que dans quelques poignées de voies : à vous de voir, selon vos envies…

Les bicoins sont parfois fondamentales, et pour ma part j’avais mon jeu favori composé d’une série complète de DMM peenuts + Alloy offsets : il a bien servi, sauf dans certaines fissures très épurées.

Pour les classiques en trad, emmenez 6 à 8 dégaines rallongeables, et jusqu’à 14 degaines au total pour la plupart des voies équipées. Il vous faudra aussi quelques sangles dont deux très longues (240cm) et éventuellement une poupée de 4-5m de cordelette directement au baudrier : il faut très souvent rallonger des protec’s pour le tirage, passer des lunules parfois énormes, entourer des becquets ou blocs rocheux.

 Les gants de fissure ou une solution de strappage sont chaudement conseillés, bien que certaines voies (surtout les plus faciles ) ne demandent pas impérativement des techniques de coincement.

Réparation au strappal sur mon pantalon…

En termes vestimentaires, rien d’inhabituel. Sachez juste que le rocher local est très abrasif et en fonction de votre propension à ramper dans les fissures larges, pantalons et vestes seront lourdement menacés…Vaut mieux emmener quelque chose de bien résistant ou de sacrifiable !

Enfin, si vous êtes adeptes de barres de céreales, pates de fruits, gels sucrés et autres snacks « spécial sport », emmenez tout depuis la maison. Sur place vous ne trouverez que de la nourriture plus « lente » à consommer (pain, hummus fromage frais, bananes) et des sucreries type barre chocolatée classique.

Topos et informations

Treks and Climbs in Wadi Rum
Le style très « old school » du topo de T.Howard, avec ses croquis faits à la main…

La recherche des informations nécessaires à la répétition d’une voie, et leur déchiffrage, contribue au caractère aventureux du lieu. Il y a un seul topo dédié spécifiquement à la zone, « Treks and Climbs in Wadi Rum » de Tony Howard. Ce topo est loin d’être récent et tant sa mise en page que sa charte graphique correspondent à des standards d’une autre époque : beaucoup de grimpeurs contemporains, habitués aux topos « photo », le trouveront peu compréhensible voir lacunaire.  De plus, il ne contient aucune voie ouverte après 1995 ! Il est donc conseillé de l’intégrer avec d’autres ressources, d’autant plus qu’en raison de la complexité du terrain, chaque auteur met en avant les détails qui lui semblent essentiels, en délaissant le reste… Deux topos « sélectifs » d’auteurs français proposent quelques voies avec une mise en page plus moderne : « Rock around the World » de Thierry Souchard, et « Parois de Légende » de Arnaud Petit/Stephanie Bodet. Plus qu’ailleurs, internet est une source d’informations parfois bien utile, et enfin une fois sur place il est possible de repérer des feuilles imprimées avec les croquis des ouvertures les plus récentes : demandez à votre bédouin de confiance, ou à la « rest house » (si elle est ouverte).

Consultation des quelques « additifs » de topo présents chez Ali

Enfin, attention à la grande hétérogénéité dans la logique des cotations et au caractère traquenardeux de certaines informations, les « temps de parcours annoncés » en premier lieu. Conseil, apprenez à connaitre la logique propre à chaque équipe d’ouvreurs, et ne vous lancez pas directement dans les créations les plus sérieuses des uns et des autres…

Seuls ou accompagnés ?

Êtes-vous « prêts » pour le Wadi Rum ? Question épineuse ! En tant que cordée autonome, la réponse dépend en partie de votre propension à composer seuls avec certaines éventualités, de la nuit passée dehors à l’accident plus ou moins sérieux, et de la valeur que vous accordez à cette notion d’autonomie relativement radicale, pour nos jours. Quoi qu’il en soit, quand on grimpe en tête il faut une bonne dose d’expérience en terrain d’aventure et grande voie, couplée d’un certain sens de l’itinéraire. N’y allez pas en sortant tout juste de votre stage de trad, attendez d’avoir fait vos marques dans un contexte moins « engagé » : à titre d’exemple, en grimpant à quelques pas du téléphérique de l’Aiguille du Midi vous êtes certes en haute montagne et exposés à plus d’aléas, mais aussi bien plus proches du « filet de sécurité » qu’en Jordanie ! Débrouillardise, calme et sens de l’observation seront aussi utiles à plusieurs reprises. Enfin, il faut être capable de rester humble dans le choix de ses objectifs et de grimper « avec marge » dans un niveau donné, c’est-à-dire confiants, lucides, raisonnablement rapides et avec la presque-certitude de ne pas tomber. En ce sens, le Wadi Rum est plus proche des Dolomites, que des fissures granitiques, ou des écoles de trad (Annot-Cadarese). Se restreindre aux quelques itinéraires équipés est un leurre : leur nombre n’est pas infini et en général ils sont de niveau assez élevé (plusieurs longueurs dans le 7), de plus un certain engagement est souvent présent. Et de toute façon, le contexte général reste sérieux!

Sabbah Route Khazali Canyon
Dans la boucle Sabbath Route-Khazali Canyon, un superbe itinéraire « de jour de repos » qui mêle crapahutage et canyon sec

Si le Wadi Rum demande savoir-faire et prudence quand on y va en autonomie, il s’agit en revanche d’un endroit assez accessible quand on se place sous l’aile un professionnel (moniteur d’escalade comme moi-même, mais aussi guide, ou alors, pour les « voies bédouines » : un local). Dans tous les cas, choisissez quelqu’un qui connait l’endroit et en a compris la logique. En tant que « clients », deux qualités vous aideront à pleinement profiter d’un séjour: savoir apprécier des longues escalades dans un niveau « sur le papier » facile pour ses capacités, et ne pas paniquer face à l’exposition de certains passages sur les approches et descentes.

Rendez vous à bientôt pour la partie 2, où l’on rentrera un peu dans le détail des voies parcourues sur ce séjour.